« Chanson douce » de Leïla Slimani ou le visage trouble de la société du XXIe siècle

Leïla Slimani 21e Maghreb des Livres Paris 7 et 8 février 2015

Le 3 novembre 2016, le prix Goncourt est décerné au roman « Chanson douce » de Leïla Slimani, auteure franco-marocaine. 

 

« Le bébé est mort. Il a suffi de quelques secondes ». La scène inaugurale de « Chanson douce », le dernier roman de Leïla Slimani, lauréate du Prix Goncourt 2016, s’ouvre sur ce drame. Ces premiers mots résonnent terriblement dans la tête du lecteur et ne le lâcheront plus jusqu’à la dernière page. Dès les premières lignes de son roman, Leïla Slimani dévoile le dénouement tragique ; l’assassinat des enfants par leur nourrice, pour se concentrer sur l’enchaînement des événements. Elle distille, au fur et à mesure de l’histoire, des signes troublants voire alarmants, jusqu’au drame.

La mise en scène de réalités quotidiennes contemporaines

« Chanson douce » n’est pas seulement un roman à suspens ou un roman psychologique. Il rend compte de notre société contemporaine, de notre époque, de ses difficultés et de ses travers. Il s’affiche comme un roman de son temps qui évoque les problématiques du XXIe siècle par ses réalités sociétales. Celles-ci alimentent le roman et servent de trame à l’histoire.  

Leïla Slimani y pointe notre société en dressant le portrait d’un jeune couple parisien, de leurs deux enfants et de leur nourrice. Dans ce roman, il est en effet question de l’équilibre recherché entre la carrière professionnelle et la vie de famille ou de l’éducation à donner à ses enfants. Il est aussi question de sujets comme les préjugés de culture ou les rapports de domination entre employeurs et employés, ici entre le couple et la nourrice.       

L’histoire d’une descente aux enfers

C’est l’histoire d’un couple, Myriam et Paul Massé, parents de deux jeunes enfants en bas âge : Mila et Adam. Depuis la naissance de ses enfants, Myriam n’a jamais cessé de s’occuper d’eux, mettant entre parenthèses sa carrière d’avocate jusqu’au jour où le désir de reprendre le travail devient vital. Elle souhaite devenir une grande avocate. L’occasion se présente quand elle croise, par hasard, un ancien camarade de promotion qui propose de l’engager dans son cabinet d’avocats. Dès lors, il leur faut trouver une personne pour garder les enfants. Le couple se met en quête de trouver la nourrice idéale. Après un sévère casting, ils la trouvent en la personne de Louise.

Très vite, Louise devient plus qu’une nourrice pour Mila et Adam. Elle est indispensable pour le couple : « Ma nounou est une fée » comme dit Myriam car Louise s’occupe des enfants, du ménage, du repassage, des repas… Elle bouleverse leur quotidien et remet de l’ordre dans leur vie. Une dépendance mutuelle se crée entre ce couple bourgeois, en recherche de reconnaissance et de réussite sociale et Louise, nourrice dévouée.

En s’attachant à dépeindre les relations entre les personnages, à esquisser leurs doutes, leurs angoisses, leurs attentes, l’auteure dévoile peu à peu la personnalité de Louise. Très vite, le lecteur est en proie au malaise et sent la tension qui monte entre les personnages.    

Du fait divers au roman

L’histoire dérange par son aspect réaliste. Leïla Slimani s’est, en effet, inspirée d’un fait divers aux Etats-Unis. Mais ce qui est surtout glaçant réside dans la situation vécue par ce couple, tiraillé entre des exigences qui incombent à des parents pour l’éducation de leurs enfants et leur carrière professionnelle respective. Rapidement, ils finissent par déléguer l’éducation de leurs enfants à une tierce personne. « Chanson douce » fait froid dans le dos par la mise en scène d’une famille ordinaire, de son quotidien et dont l’enchaînement des faits finit par les conduire au drame.

Lauréate du Prix Goncourt 2016

 

Au-delà de l’histoire, ce roman est aussi symptomatique de notre époque par la consécration de Leïla Slimani, lauréate du Prix Goncourt, la plus prestigieuse distinction littéraire du monde francophone. Ainsi, ce roman témoigne d’une reconnaissance des femmes qui semblent s’affirmer de plus en plus dans le monde littéraire. 

Cependant, il est consternant de devoir se féliciter de la victoire d’une femme. Cela est révélateur d’une société et de ses institutions qui ont été, pendant très longtemps, frileuses à récompenser des femmes. Il ne s’agit pas de récompenser une écrivaine au nom de la parité mais bien de lui permettre de remporter ce prestigieux prix parce qu’on reconnaît à égalité le talent d’écriture et la puissance d’un roman, que l’on soit un homme ou une femme. Cette récompense fait de Leïla Slimani la douzième femme écrivain à remporter le Goncourt depuis 1903. Elle est la cinquième femme lauréate depuis ces vingt dernières années.       

Une audace qui séduit le public et la critique

Quand Leïla Slimani démissionne de son poste de journaliste au magazine « Jeune Afrique » en 2012, elle n’abandonne pas la plume. Elle choisit de mettre sa prose au service de l’écriture de romans.   

 

« Chanson douce » n’est que son deuxième roman mais son précédent ouvrage intitulé « Dans le jardin de l’ogre », publié en 2014, avait fait grand bruit et reçu d’excellentes critiques. Ce premier roman mettait en scène la descente aux enfers d’une jeune femme nymphomane. 

Adepte de ces personnages qui, lentement, plongent dans une spirale infernale, Leïla Slimani récidive avec « Chanson douce » qui, dès sa parution en août 2016 est un succès. Ainsi, à trente-cinq ans, elle se voit décerner le prestigieux Prix Goncourt, recevant la consécration de ses pairs.

Rédactrice : Mathilde Chaigneau
Correctrices : Manon Bureau, Aude Roussel, Alexane Trolle Papet

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